11 mai 2017

Décor #3

Jef Costello EUR.05.66 - Diptyque © Yannick Vallet (d'après Jean-Pierre Melville)

Film : Un flic

À l'hôtel de la rue Lepic, Edouard Coleman, alors qu'il s'apprête à sortir de la chambre de la prostituée assassinée, s'arrête quelques instants devant un téléphone mural, avec, autour, une centaine de numéros de téléphone griffonnés au crayon, sur le papier peint.
Edouard : Ils vont avoir du boulot. [1]

Le seul nom que l'on arrive à distinguer au premier abord est celui de Jef Costello ! Drôle de clin d'œil de la part du réalisateur qui n'avait même pas indiqué cet élément de décor dans le scénario.
D'autant plus étonnant que, lorsqu'on prend le temps d'examiner une image arrêtée du film (à l'époque, en 1972, il était impossible de le faire puisque les magnétoscopes n'avaient même pas encore fait leur apparition), on peut lire bien plus … A savoir, le nom de "SIFFREDI" (nom de Delon dans Borsalino) ou "R. SARTET" (nom de Delon dans Le clan des Siciliens). Mais également le nom d'autres personnages de Melville dans d'autres films : "Gustave Minda" (Lino Ventura dans Le deuxième souffle), "Robert Montagné" ou "BOB" (Roger Duschesne dans Bob le Flambeur).[2]

Evidemment, personne à l'époque n'avait eu le temps de lire ces drôles de caméos, visibles uniquement par les gens de l'équipe sur le tournage. Une manière assez espiègle, de la part de Melville, de souligner malgré tout que, même si on est dans la pure fiction, il y a néanmoins un boss, un créateur, et que celui-ci n'est autre que le réalisateur lui-même !

Alain Keit, lui, voit les choses autrement : " Certes, la besogne policière [de Coleman] va être compliquée – rechercher, pister, attraper. Mais celle de Delon aussi. Se trouvant face à quelques-uns de ses rôles, il comprend vite que la tâche imaginée par Melville ne va pas être simple. Tout à la fois oublier Costello, Sartet, Siffredi… et en même temps les rassembler, les condenser pour composer Coleman. Dépecer des peaux de truands pour en faire une de flic, toute neuve. "[3]

Une fois de plus Melville et Delon, seuls face à eux-mêmes, se confondent, leurs personnages s'entremêlant ici dans une drôle de cacophonie graphique et scripturale.

[1] Extrait du scénario (page 28)
[2] Borsalino, Jacques Deray (1970) - Le clan des Siciliens, Henri Verneuil (1969) - Le deuxième souffle, Jean-Pierre Melville (1966) - Bob le Flambeur, Jean-Pierre Melville (1956)
[3] Texte "Le cercle bouge" dans l'ouvrage collectif Riffs pour Melville (Yellow Now)