13 avril 2017

Véhicule #1

Citroën ID 19, Modèle réduit 1/43e, peinture acrylique, 2017 - Photo © Yannick Vallet

Film : Le samourai

Les Citroën que Jef Costello volent par deux fois dans Le samouraï, ne sont en fait pas toutes les deux identiques. Si la première (la grise) est bien une DS, la deuxième (la noire aux sièges rouges) est en fait une ID, modèle simplifié de la DS[1].

La première, la DS grise donc, immatriculée 2709 RR 75 deviendra 8700 RM 75 après le passage au garage de Montreuil. Volée dans le 8è arrondissement de Paris, rue de Berri exactement - au niveau du numéro 12 - elle servira à Jef Costello pour se déplacer dans la capitale. Avec un plan bien établi :
- après le changement des plaques, direction 11 boulevard de l'Amiral Bruix dans le 16è arrondissement, chez sa petite amie Jane,
- puis Barbès, dans un hôtel miteux où l'on joue au poker,
- puis direction le Martey's pour remplir son contrat,
- passage par le pont Alexandre III afin de balancer dans la Seine les gants blancs et le revolver qui ont servi au meurtre,
- et retour à l'immeuble de Jane,
- pour finir par abandonner la DS en pleine nuit, quelque part dans Paris, avant de se rendre en taxi à sa partie de poker vers deux heures, deux heures et quart.
Cette DS est vraiment pour Costello le symbole de sa liberté. Elle lui permet de fabriquer un alibi imparable pour le meurtre qu'il va commettre, tout en sillonnant Paris et sa banlieue, d'ouest en est, incognito.

Trajet de la DS grise, 2017 - Cartographie © Yannick Vallet

Pour la deuxième, l'ID noire, ce sera totalement différent. Et son parcours ressemblera plutôt à une balade funèbre au sinistre dénouement.
Après l'avoir volée à Châtelet dans un moment de panique, les gestes toujours aussi précis mais le souffle court, Costello ira changer de nouveau les plaques à Montreuil (de 8439 RJ 75, elle deviendra 5077 MP 75),
- puis retour chez Jane pour des adieux qui ne veulent pas en avoir l'air,
- irruption chez le commanditaire pour lui régler son compte,
- et enfin, direction le Martey's pour mourir sous les yeux de Valérie, la pianiste.
Les banquettes rouge sang, la carrosserie noire comme un corbillard … Jean-Pierre Melville n'a évidemment pas choisi au hasard cette deuxième voiture. Et si le symbole, là encore est fort c'est bien pour servir un récit et un personnage déjà très noirs.

Il est d'ailleurs particulièrement intéressant de voir à quel point Melville est un grand perfectionniste. En effet, dans la première séquence si la DS est bien grise, les vêtements de Costello sont également de couleur claire : veste grise et imperméable beige. Alors que dans la deuxième séquence, tout est noir : la Citroën ainsi que le costume et le manteau de Costello.
Quand la veille au soir, Jef a rangé son Burberry couleur mastic dans son armoire et enfilé son manteau noir sur un tout nouveau costume noir, il ne savait pas encore (et nous non plus) que c'était son cercueil qu'il venait de revêtir.

« … dans mon film la Mort est personnifiée par Cathy Rozier [la pianiste, N.D.L.R.] … dont Delon va tomber amoureux. » [2]
Et lorsqu'il prend son manteau noir, c'est justement pour aller voir Valérie, la pianiste…


[1] Plusieurs indices permettent de différencier l'une de l'autre, mais c'est surtout la couleur des chevrons (le logo de la marque), apposés sur le coffre arrière, qui les distingue : sur une DS, ils sont couleur or, sur une ID couleur argent. La première DS a vu le jour en 1955, la première ID en 1957.
[2] Jean-Pierre Melville dans Le cinéma selon Jean-Pierre Melville de Rui Nogueira.