20 avril 2017

Décor #2

Appartement de Corey (reconstitution), 2017 - Photo © Yannick Vallet (d'après Jean-Pierre Melville)

Film : Le cercle rouge
Adresse : 19, avenue Paul Doumer - Paris 16ᵉ

Extrait du découpage de Jean-Pierre Melville (page 60)


LE SALON

254. Corey entre dans le salon, suivi de                    254.     
     Vogel. Une des grandes glaces cou-
     lissantes de la baie est restée
     entr'ouverte et le vent de l'extérieur
     fait voler un rideau de voile noirci
     par cinq ans de poussière.

                                  BRUIT LOINTAIN DES VOITURES



La découverte puis l'exploration, de nuit, de l'appartement de Corey lorsqu'il revient de Marseille se fera (presque) en temps réel, en 2'30" et en seulement 5 plans (dont un plan de coupe). C'est à la lumière de sa lampe torche que l'ex-taulard passera en revue les symboles du passé qui encombrent les meubles poussiéreux de son appartement, se débarrassant au passage de certains objets (comme la photographie encadrée de son ex qu'il balance dans la poubelle sans l'ombre d'une hésitation), préparant ainsi le terrain pour un nouveau départ.
Mais que signifient donc, pour Jean-Pierre Melville, ces baies vitrées entr'ouvertes et ces rideaux agités par le vent qui s'engouffre.
Car on est ici typiquement dans le rejet de ce que le réalisateur déteste par dessus tout dans le cinéma : la vraisemblance [1]. En effet, impossible de croire que cet appartement, resté pendant cinq années à la merci de toutes les intempéries qui se sont succédées, n'est pas subi les outrages du temps !
Le rideau comme écran ? Le rideau dans son acceptation théâtrale, tout à la fois protecteur de la dramaturgie et complice de l'auteur ? Le rideau (ici, plutôt un voile) comme cloison poreuse entre le monde extérieur dangereux et le monde intérieur rassurant, comme une prolongation évidente de la façade de l'immeuble [2] ?
Certainement un peu tout ça …

Et malgré tout, l'appartement-refuge se révèlera plutôt accueillant pour Corey et Vogel puisqu'ils y dormiront et y vivront durant plusieurs jours, pendant toute la préparation du casse de la place Vendôme.


[1] A ce sujet, d'ailleurs, Melville aime à citer régulièrement Alfred Hitchcock qui, lui aussi, détestait la vraisemblance. Ainsi, face à Maurice Seveno sur le tournage du Samouraï : « … La phrase d'Hitchcock qui est très exactement "Quand je vois apparaître la hideuse figure de la vraisemblance je lui tord le cou." n'est pas valable que sur le décor, c'est aussi valable dans le déroulement d'une histoire policière. »
Je ne sais pas d'où vient cette citation mais par contre Alfred Hitchcok, face à François Truffaut, disait ceci (à propos des "Trente Neufs Marches" première version) : « Une histoire peut être invraisemblable mais elle ne doit pas être banale. […] La vraisemblance ne m'intéresse pas c'est ce qu'il y a de plus facile à faire. […] Demander à un homme qui raconte des histoires de tenir compte de la vraisemblance me paraît aussi ridicule que de demander à un peintre figuratif de représenter les choses avec exactitude. »
[2] voir post du 6 avril 2017 : Lieu #9