22 juin 2017

Objet #16

Pistolet Colt M1911A1, 2017 - Dessin © Yannick Vallet

Film : Le cercle rouge

Ce Colt, célèbre pistolet arboré par certains personnages des films noirs américains, est entre autres en 1941 celui d'Humphrey Bogart dans High Sierra ou Le Faucon Maltais et l'année d'après dans Casablanca et Sahara [1]. Inutile de préciser donc qu'il s'agit là d'une arme particulièrement symbolique pour Melville.
Dans Le cercle rouge, celle-ci apparaît pour la première fois dans le coffre-fort de Rico lorsque Corey, à sa sortie des Baumettes, vient chercher son dû chez son ancien acolyte. C'est en quittant Marseille qu'il se décidera finalement à la déposer (avec le P38 piqué aux larbins de Rico) dans sa sacoche de voyage, cachée dans le coffre de la Plymouth.
Et évidemment, quelques heures plus tard, lorsque Vogel sortira de la malle arrière, au milieu d'un champ désert et face à Corey, ce sera armé du même Colt qu'il a récupéré dans la sacoche. Le pistolet a changé de main mais Corey ne semble pas être plus affecté que ça. Normal : pour lui le Colt n'est qu'un accessoire et ce n'est pas une arme qui contribuera à forger son image. Sa détermination et sa force sont bien plus grandes que n'importe quel pouvoir provenant d'une quelconque arme.
La preuve, il ne reprendra jamais le Colt à Vogel qui, lui, le gardera sur lui jusqu'à son dernier souffle. Lorsqu'il s'enfuira dans les jardins de la villa de Louveciennes, après avoir prévenu Corey du piège tendu par Mattéi.


[1] Respectivement : de Raoul Walsh (1941), John Huston (1941), Michael Curtiz (1942), Zoltan Korda (1943)


19 juin 2017

Décor #4

Bureau du commissaire Edouard Coleman (reconstitution), 2017 - Photo © Yannick Vallet

Film : Un flic
Adresse : inconnue (16e arrondissement de Paris)

Si dans Le samouraï et Le cercle rouge, les lieux-refuges des héros sont de véritables lieux de vie - des appartements édifiés pour cette fonction - dans Un flic, le lieu-refuge de Coleman est en fait son bureau professionnel.
N'oublions pas que la première de ses interventions commence par ces mots « Chaque après-midi à la même heure, je commençais mon périple par la descente des Champs-Elysées. » Et avant ? Avant l'après midi, où est-il ? Que fait-il ? Où mange-t-il ? Où dort-il ? Où se lave-t-il ? On ne le saura jamais car son chez lui c'est son bureau, dans son commissariat. Peu importe où il vit, son adresse administrative n'a aucun intérêt car sa vie c'est son métier et uniquement son métier. Tout entier symbolisé par ce bureau.
L'antre de Coleman (au même titre d'ailleurs que la chambre de Costello) est le lieu où lui seul décide, le lieu où il est le patron, le lieu d'où part chacune de ses décisions que ce soit pour lui-même, comme dans le cas du Samouraï, ou comme ici lorsqu'il doit diriger son équipe. Le parallèle avec le bureau de Melville le cinéaste est, à ce titre, éloquent. Et le bureau-meuble inséré dans le bureau-pièce rappelle de manière troublante la plupart des grandes interviews qu'a pu donner le réalisateur. Car toutes commencent de manière identique : Melville, assis derrière son imposant bureau est en train de lire, d'écrire ou de téléphoner puis, comme s'il venait de signifier au journaliste qu'il était prêt, celui-ci commence son travail d'intervieweur.
Et dans Un flic c'est à peu prés la même chose. A chaque fois qu'on découvre Edouard Coleman au commissariat, celui-ci est assis à son bureau, en train de lire un document ou de l'annoter. Et même lorsqu'il n'y est pas encore mais qu'il entre dans la pièce (comme lors de l'arrestation de Costa), il se précipite sur sa chaise et s'y assoit, comme pour bien signifier qu'il est le boss.
Le créateur et sa créature, chacun dans leur univers, l'un réel, l'autre fictionnel, comme une image identique mais inversée de la vie :
« Mon univers personnel est un univers réel dans lequel entre, quand même, pour partie, un élément de spectacle, puisque mes murs, mes meubles et mon cadre, c'est ce que j'aime regarder. À partir du moment où je regarde, ce que je vois c'est du spectacle même si c'est immobile, même s'il n'y a pas d'auteur ; mais j'ai choisi des meubles, j'ai choisi des couleurs de mur, j'ai choisi des objets. Alors cet univers réel est à l'origine de mon univers irréel dans mes films puisque, et je ne le fais jamais exprès, on me l'a fait remarquer, on retrouve tellement souvent des éléments de décor sur mes plateaux, sur mes décors de films qui existent chez moi à l'état d'embryon quelquefois, ou à l'état d'intention. » [1]

[1] Jean-Pierre Melville interviewé par André S. Labarthe pour le documentaire Jean-Pierre Melville : portrait en neuf poses (Cinéastes de notre temps, 1971)


15 juin 2017

Objet #15

Téléphone Socotel 63, 2017 - Polaroid © Yannick Vallet

Film : Un flic

Contrairement au Samourai [1] et au Cercle Rouge [2], le téléphone est extrêmement présent dans Un flic.
Tout d'abord, il est le seul lien entre la voiture de Coleman patrouillant dans Paris et le commissariat et le seul moyen par lequel le commissaire et son adjoint reçoivent les indications pour se rendre sur les lieux d'un délit. La scène se déroule à chaque fois de manière totalement identique :
La sonnerie du téléphone retentit.
L'adjoint décroche : Voiture huit ! … Je vous le passe.
Edouard Coleman : Oui ! … Où ça ? … On y va et je vous rappelle après …
Ce copier/coller scénaristique, révélateur d'une certaine routine policière, a lieu à trois reprises. A la quatrième fois, aucun des deux ne décrochera. Ce sera à la toute fin du film, sur les Champs-Élysées, quelques minutes après que Coleman ait tiré sur son ami Simon.
Mais c'est dans le bureau du commissaire que le fameux téléphone gris à cadran, posé sur son support métallique articulé, trône fièrement au-dessus des dossiers en cours. Et même s'il côtoie un autre téléphone "style standard à touche" plus sophistiqué, ce sera tout de même le Socotel 63 qui aura les faveurs d'Edouard. Le S63, symbole d'une liberté d'action immédiate puisqu'il ne passe pas par le standard interne du commissariat, relie directement Edouard au monde extérieur. Il pourra ainsi appeler son ami Simon sans intermédiaire. Le téléphone, à l'époque outil de communication ultime, est également le symbole d'une certaine liberté puisqu'il permet au commissaire, sans avoir à se justifier, d'entrer en contact avec n'importe qui, y compris avec les voyous.
Par contre, la version S63 à touches, posée elle sur le bureau du night-club, va précipiter Simon dans sa chute. Alors qu'il appelle sa maîtresse pour lui donner rendez-vous, une équipe de quatre techniciens des télécommunications (les PTT comme on les appelle alors), essaie de déterminer d'où provient l'appel tandis qu'Edouard, entouré de ses adjoints, écoute et enregistre. Cathy, qui reçoit la communication au Simon's, semble étrangement laisser durer, plus que de raison, l'appel. Sans rien dire pendant près de vingt secondes, elle laissera finalement Simon prendre la décision de raccrocher.
On le voit, dans Un flic, le téléphone est devenu un des rouages de l'intrigue alors que dans Le samourai et Le cercle rouge, il n'était au mieux qu'un instrument pratique de communication.
La société a évolué et Melville, témoin de son temps, essaie d'intégrer à son univers une technologie de plus en plus sophistiquée. Fascination pour le futur et nostalgie d'un temps révolu, le cinéaste devra désormais faire avec les deux. Sauf que la vie en décida autrement …




[1] Dans Le samouraï, le téléphone intervient seulement trois ou quatre fois et est essentiellement utilisé par le commissaire et les flics. La seule fois où Jef l'utilise c'est pour rappeler Valérie chez elle mais celle-ci ne décroche même pas.

[2] Dans Le cercle rouge, Mattéi l'utilise pour mettre en place les barrages pour retrouver Vogel. Et Corey pour joindre Jansen. Il sera également utilisé pour mettre au point le rendez-vous avec le faux fourgue. Mais rien de plus.

12 juin 2017

Objet #14

Gauloises Caporal Filtre, 2017 - Polaroid © Yannick Vallet

Film : Un flic

Après les Gitanes du Samourai et du Cercle rouge, voici les Gauloises d'Un flic.

Alors qu'il arbore à son poignet une luxueuse montre Cartier et qu'il écrit avec un stylo Montblanc, Edouard Coleman fume des Gitanes. Etonnant, puisque ces cigarettes ont toujours été plutôt associées au prolétariat ! Des symboles tout en contraste qui forge l'image d'un commissaire qui a réussi mais qui, malgré tout, n'oublie pas d'où il vient.

Toutefois, la cigarette est relativement peu présente dans Un flic puisqu'on ne la retrouvera que dans deux séquences.
La première est celle où Edouard vient passer un moment au Simon's, après une longue fin de journée. Une main dans la poche, il pousse la porte du club en fumant sa cigarette. Affichant une coolitude parfaite, il salue d'un geste de la main les serveurs préparant la salle, puis va s'installer au piano. En habitué, cigarette aux lèvres, il jouera ainsi pendant plus de deux minutes, d'abord pour lui seul, puis pour sa maîtresse Cathy qui, visiblement très amoureuse, l'étreindra littéralement du regard. Un moment irréel, pendant lequel le temps semble s'être arrêté (même la cigarette, pourtant allumée, ne se consumera pas d'un millimètre). Un moment dont seul l'appel du travail - Monsieur le Commissaire ? On vous demande. - pourra interrompre la magie alors que quelques secondes plus tôt l'arrivée de Simon n'aura eu aucun effet.

La seconde séquence est celle de l'interrogatoire de Costa suite à son arrestation. Cette fois-ci, et contrairement à la séquence précédente, l'irruption de la cigarette sera l'occasion de briser un moment hors du temps pendant lequel Coleman et Costa se jaugeront dans une sorte de duel "à la Sergio Leone". Un moment de tension soutenu par la musique de Michel Colombier où le commissaire fait la démonstration de sa détermination. Jusqu'au moment où celui-ci se décide finalement à briser la glace en sortant d'un geste faussement désinvolte son paquet de Gitanes. Costa acceptant volontiers la cigarette offerte, une sorte de pacte semble être scellé entre les deux. Jean-Pierre Melville reprend ici le motif déjà utilisé dans Le cercle rouge entre Corey et Vogel sauf que Coleman (même s'il ressemble par certains points à Corey) ne pourra jamais considérer que Costa est son égal. On est donc plutôt ici dans un jeu de dupes dans lequel le commissaire sait par avance que Costa est le grand perdant. La preuve : quelques secondes plus tard, un plan large du bureau nous montre Costa menotté, assis sur une chaise face à un puissant projecteur et à quatre flics (dont Coleman une cigarette à la main, dans une attitude aussi cool que chez Simon's).

Même si le héros melvillien a évolué (de truand, il est devenu flic), le symbole de la cigarette reste toujours identique : celui qui la possède détient le pouvoir et est le seul à pouvoir contrôler la situation. A priori …


8 juin 2017

Objet #13

Revolver Smith & Wesson Model 10, 2017 - Dessin © Yannick Vallet

Film : Le samourai

Le Smith & Wesson Model 10, dont les premiers modèles datent du début du XXe siècle, semble être l'arme de prédilection de Jef Costello. Une arme fournie systématiquement par le garagiste de Montreuil contre une petite liasse de billets et qui, pour le tueur, n'est rien d'autre qu'un outil de travail. Un objet dont on se sépare sans aucun état d'âme lorsqu'il a servi : après avoir descendu le patron du Martey's, c'est du haut du Pont Alexandre III que Costello le balancera dans la Seine.
Jef reviendra deux jours plus tard à Montreuil pour en récupérer un autre (J'te préviens Jef … c'est la dernière fois). Et effectivement ce sera l'ultime fois : après avoir abattu Olivier Rey de deux balles à bout portant, Costello se rendra chez Martey pour faire ses adieux à Valérie. Bien décidé à en finir, il "se fera suicider" par les forces de l'ordre planquées dans les lieux : ayant retiré les balles du barillet, il ne se laisse aucune chance face à la police qui, logiquement, pense qu'il va tirer sur la pianiste [1].
Le revolver, objet essentiel de la vie de Costello, devenu instrument de sa propre mort.


[1] Jusqu'à la toute fin, on ne saura pas que Costello a enlevé les balles de son revolver. Un plan serré nous montre le barillet plein lorsqu'il est dans la voiture puis ellipse : alors qu'un couple sort du club de jazz en plan large, Costello entre et dépose son chapeau au vestiaire, laissant le ticket de consigne sur le comptoir. Après la fusillade, le commissaire montre le barillet vide à Valérie, preuve qu'il n'avait absolument pas l'intention de la tuer. Les balles sont, selon toute vraisemblance, restées dans la DS.

1 juin 2017

Véhicules #3 et #4

Renault Estafette & Peugeot 404 Break Gendarmerie, Modèles réduits 1/43e, 2017 - Photo © Yannick Vallet

Film : Le cercle rouge

En remontant sur Paris, Corey croisera par deux fois la Gendarmerie. Premiers contacts concrets avec l'autorité, avant d'avoir affaire à la police parisienne. Mais également premier lien direct le reliant à Vogel et, par voie de conséquence (mais il ne le sait pas encore), au commissaire Mattéi.
Ce sera donc au niveau des deux barrages routiers établis à la demande de Mattéi justement, suite à l'évasion de Vogel :
- premier barrage à Saint-Loup-de-Varennes, au niveau du monument à Nicéphore Niepce. Tandis qu'un homme armé d'une mitraillette tire une herse en travers de la chaussée et dépose un panneau GENDARMERIE, à l'arrière-plan, on aperçoit une 404 break ainsi que deux estafettes. Corey passera devant elles lorsqu'il repartira.
- deuxième barrage, aux alentours de Chalon-sur-Saône, les motards de la gendarmerie faisant la circulation, on aperçoit sur le bas-côté également deux estafette et une 404 break (vraisemblablement les deux mêmes qui ont servi pour la séquence précédente).

Corey se joue ici des gendarmes, leur présence ne semblant être pour lui qu'un décorum dont il n'a que faire. Seul dans sa Plymouth. Seul contre ses ex-acolytes. Seul face à l'autorité. Seul mais accompagné de Vogel. En route vers la capitale avec pour unique but, le casse du siècle …

24 mai 2017

Lieu #9

Immeuble Appartement de Costello, 2017 - Photo © Yannick Vallet

Film : Le samourai
Adresse : Impasse des Rigaunes - Paris 19e

La première fois que nous découvrons la rue où habite Costello, il fait nuit. Celui-ci sort de son immeuble afin de retrouver Valérie au Martey's : à la pâle lueur des réverbères, Jef laisse négligemment tomber dans le caniveau le paquet de pansements, de cotons et de gazes, dont il s'est servi pour soigner sa blessure, puis traverse la rue pour se rendre au métro Télégraphe.
Comme on le verra un peu plus tard, et de jour, la configuration de l'impasse n'est plus tout à fait la même aujourd'hui. Si les deux immeubles qui se font face (celui de Costello et celui de l'hôtel Pari's où planquent les flics) sont toujours là, l'accès en fond de voie n'existe plus, fermé par deux nouveaux immeubles et l'accès à un parking souterrain. Exit également les pavés de la chaussée et quelques fioritures ici ou là, sur les façades devenues bien lisses et à moitié borgnes.

A l'instar de tous les extérieurs du Samourai, cette voie est particulièrement identifiable dans la "géographie sociale" parisienne alors que, vu de l'intérieur de la chambre de Costello, la découverte que l'on aperçoit à travers les fenêtres, nous laisserait plutôt penser qu'on est aux Etats-Unis : « On ne se sent pas tout à fait à Paris. Les spectateurs ne le sentiront pas eux. Ils subiront, sans analyser, le dépaysement qu'un décor va leur procurer et ça les aidera à s'installer un peu mieux dans le fauteuil. » [1]
Cela dit, vu de l'extérieur, cette minuscule impasse résume à elle seule l'univers intime de Costello. Située dans l'est parisien, dans un quartier populaire, à l'époque en pleine mutation, l'impasse des Rigaunes est, là encore, chargée d'une lourde symbolique. Voie sans issue séparant deux mondes (d'un côté celui des truands avec l'immeuble de Costello, de l'autre celui des flics avec l'hôtel qui leur sert de planque), sa chaussée pavée constitue une frontière poreuse à sens unique : seuls les flics ont le droit d'aller dans l'univers de Costello (ils traverseront la rue pour installer le micro dans la chambre de Jef) alors que Costello, lui, n'aura jamais accès à leur monde (il ne saura d'ailleurs jamais qu'ils sont là, à quelques mètres).

Toute la vie de Costello est là, dans cette impasse. À l'image de cet espace restreint : sans issue.


Immeuble du Pari's Hôtel, 2017 - Photo © Yannick Vallet




[1] Jean-Pierre Melville interviewé en 1967 par Maurice Seveno sur le tournage du Samourai (Archives INA)

18 mai 2017

Objet #12

Montre Baume & Mercier forme "coussin", 2017 - Dessin © Yannick Vallet

Film : Le samourai

Le temps passé. Les années écoulées. Les dates précises, les dates anniversaires. Les montres. Les horloges. Jean-Pierre Melville semble avoir une passion dévorante pour le temps qui passe. Une obsession comptable pour l'exactitude temporelle dont on peut se rendre compte dans chacune de ses interviews.

Ainsi dans Le Samourai, outre les indications de temps incrustées à l'image [1], ce sont les plans sur la montre de Costello (ou de Costello regardant sa montre qu'il porte inversée au poignet de la main droite) qui nous indique avec précision où nous en sommes :
- Chez Jane : assis sur le lit, il consulte sa montre (Ce soir je suis arrivé chez toi à 7 heures un quart et je suis resté jusqu'à 2 heures du matin),
- Prêt à sortir du hall d'entrée de l'immeuble de Jane : il consulte sa montre. Comme prévu, il doit être pas loin de 2 heures du matin,
- En sortant du 36 quai des Orfèvres : gros plan sur la montre, il est 6 h moins 10,
- Chez Valérie, lundi matin : celle-ci regarde la montre que Costello vient de consulter (6h10, téléphone-moi ici dans deux heures),
- Chez lui, lorsqu'il revient et qu'il doit appeler Valérie : donc il doit être à peu près 8h10 du matin,
- Dans la voiture, devant le Martey's : la montre, que l'on voit à la faveur du plan sur sa main vérifiant le revolver, semble nous indiquer 11 heures du soir.

Ce temps qui ne s'arrête jamais, et dont la pellicule d'un film se déroulant inexorablement jusqu'à la dernière image est le plus évident symbole, semble obséder Jean-Pierre Melville. Une obsession qui semble atteindre son paroxysme dans Le samourai et que l'on ne peut s'empêcher de relier à des dates symboliques : l'année du tournage du Samourai est l'année de ses 50 ans et le film sortira seulement quelques jours avant son anniversaire, en octobre 1967.

« Melville portait sa montre au poignet droit parce que cela le gênait s'il la mettait à gauche. Il était cardiaque et je crois que cela le serrait trop du côté du cœur. Son arrière grand-père, son grand-père et son père sont mort du cœur à cinquante-cinq ans. Il était persuadé qu'il allait mourir au même âge. […] Il est mort entre ses 55 et 56 ans. » [2]



[1] Samedi 4 avril, 6 heures du soir - Dimanche, 6h. moins le quart du matin - Dimanche, 10 heures du soir - Lundi, 7 heures du matin
[2] Florence Melville interviewée par Denitza Bantcheva en 1995 (in Jean-Pierre Melville de l'œuvre à l'homme)


11 mai 2017

Décor #3

Jef Costello EUR.05.66 - Diptyque © Yannick Vallet (d'après Jean-Pierre Melville)

Film : Un flic

À l'hôtel de la rue Lepic, Edouard Coleman, alors qu'il s'apprête à sortir de la chambre de la prostituée assassinée, s'arrête quelques instants devant un téléphone mural, avec, autour, une centaine de numéros de téléphone griffonnés au crayon, sur le papier peint.
Edouard : Ils vont avoir du boulot. [1]

Le seul nom que l'on arrive à distinguer au premier abord est celui de Jef Costello ! Drôle de clin d'œil de la part du réalisateur qui n'avait même pas indiqué cet élément de décor dans le scénario.
D'autant plus étonnant que, lorsqu'on prend le temps d'examiner une image arrêtée du film (à l'époque, en 1972, il était impossible de le faire puisque les magnétoscopes n'avaient même pas encore fait leur apparition), on peut lire bien plus … A savoir, le nom de "SIFFREDI" (nom de Delon dans Borsalino) ou "R. SARTET" (nom de Delon dans Le clan des Siciliens). Mais également le nom d'autres personnages de Melville dans d'autres films : "Gustave Minda" (Lino Ventura dans Le deuxième souffle), "Robert Montagné" ou "BOB" (Roger Duschesne dans Bob le Flambeur).[2]

Evidemment, personne à l'époque n'avait eu le temps de lire ces drôles de caméos, visibles uniquement par les gens de l'équipe sur le tournage. Une manière assez espiègle, de la part de Melville, de souligner malgré tout que, même si on est dans la pure fiction, il y a néanmoins un boss, un créateur, et que celui-ci n'est autre que le réalisateur lui-même !

Alain Keit, lui, voit les choses autrement : " Certes, la besogne policière [de Coleman] va être compliquée – rechercher, pister, attraper. Mais celle de Delon aussi. Se trouvant face à quelques-uns de ses rôles, il comprend vite que la tâche imaginée par Melville ne va pas être simple. Tout à la fois oublier Costello, Sartet, Siffredi… et en même temps les rassembler, les condenser pour composer Coleman. Dépecer des peaux de truands pour en faire une de flic, toute neuve. "[3]

Une fois de plus Melville et Delon, seuls face à eux-mêmes, se confondent, leurs personnages s'entremêlant ici dans une drôle de cacophonie graphique et scripturale.

[1] Extrait du scénario (page 28)
[2] Borsalino, Jacques Deray (1970) - Le clan des Siciliens, Henri Verneuil (1969) - Le deuxième souffle, Jean-Pierre Melville (1966) - Bob le Flambeur, Jean-Pierre Melville (1956)
[3] Texte "Le cercle bouge" dans l'ouvrage collectif Riffs pour Melville (Yellow Now)

4 mai 2017

Véhicule #2

Citroën Type H "Panier à salade", 2017 - Photo © Yannick Vallet

Film : Un flic

Le fameux "panier à salade" est évidemment très présent dans Un flic. Stationné en permanence devant le commissariat, de jour comme de nuit, on le voit débouler à Pigalle toutes sirènes hurlantes lorsque Coleman se rend à l'hôtel de la rue Lepic. Sur les lieux du crime, alors qu'un gardien de la paix devant la porte disperse les badauds, on aperçoit le fourgon type H garé juste derrière la voiture du commissaire, au pied de La Maison du Bas dont l'enseigne lumineuse est alternativement rouge ou bleue .[1]
Jamais, dans Un flic, Coleman n'aura un rapport direct avec ce véhicule. Il est juste un élément de décor, un accessoire qui ancre le récit dans une réalité, celle du commissaire.
Contrairement d'ailleurs au Samourai, où là, Costello devra accepter pour un instant d'être l'égal des hommes normaux. Transporté dans ce fourgon (qu'on ne verra que de l'intérieur) jusqu'au 36 quai des Orfèvres afin d'y subir son interrogatoire, entouré d'un clochard et d'un proxénète, il sera brinquebalé à travers tout Paris comme un vulgaire délinquant. Mais restera toujours digne dans son imperméable chic et son chapeau impeccable. Une réalité qui est celle de la police mais certainement pas celle de Jef Costello.
Ext - Nuit - Citroën Type H (Un flic), Son seul 11" (d'après Jean-Pierre Melville)
Int - Nuit - Citroën Type H (Le samourai), Son seul 11" (d'après Jean-Pierre Melville)
[1] Citation extraite du scénario de Jean-Pierre Melville (page 27)