23 mars 2017

Objet #10

Gitanes Caporal, 2017 - Polaroid © Yannick Vallet

Film : Le cercle rouge

Il y a les moments où Corey fume de façon presque banale, comme n'importe quel fumeur - après un repas, pour patienter, pour se calmer … [1] - mais il y a également, et surtout, les moments où Jean-Pierre Melville décide de le faire fumer parce que le geste, l'acte, revêt une signification toute particulière. Et dans Le cercle rouge, ces instants précis sont au nombre de deux.
Le tout premier prend place lors de la scène en plein champ, juste après le barrage sur la N6. Corey, debout face à Vogel qui vient de s'extraire du coffre de la Plymouth, va avoir un geste hautement symbolique. 

Extrait du scénario de Jean-Pierre Melville :
 
Corey sort de sa poche son paquet de cigarettes et l'envoie en direction de Vogel qui l'attrape au vol. Puis Corey lui jette son briquet.
Une main occupée par le paquet de cigarettes, l'autre par le revolver, Vogel n'a pas pu rattraper le briquet qui tombe par terre. Un instant, Vogel va hésiter, puis il prend sa décision. Il met le revolver dans sa poche, se baisse, ramasse le briquet.
Corey regarde Vogel.
Vogel allume une cigarette, envoie le briquet à Corey et lui adresse une sorte de petit sourire timide et ému.
Corey lui répond par le même sourire, exactement.
Le pacte vient d'être scellé.
 
Ce moment "entre hommes" n'existe que parce que la cigarette, symbole de virilité, relie les deux personnages de manière extrêmement forte. Inutile de se parler, seuls les regards suffisent. La parole - d'honneur - vient d'être donnée sans avoir été prononcée et la cigarette, comme l'écrit Melville, a permis de sceller un pacte entre les deux hommes, à tout jamais.
Une autre séquence, à la fin du film celle-ci, joue exactement sur les mêmes codes mais de manière totalement inversée. Il s'agit de la dernière scène au Santi's, lorsque Corey attend le nouveau fourgue qui lui a été conseillé. Alors qu'il cherche du feu dans la poche de son imperméable pour allumer sa Gitane, une main entre dans le champ avec un briquet. Corey se penche, acceptant la flamme que lui tend le nouveau venu. Une négociation s'ouvre mais ce que Corey ne sait pas c'est que le fourgue en question n'est autre que le commissaire Matteï venu lui tendre un piège. La cigarette, au début du film source de connivence entre hommes, devient ici symbole de trahison. Mais Corey ne peut rien soupçonner et seul le spectateur connaît les véritables enjeux.
Ce qui est assez drôle d'ailleurs c'est que juste avant, Melville a placé un avertissement à l'adresse exclusive du personnage en la personne de la jeune hôtesse venue lui tendre une rose rouge. Problème : ici, la rose rouge n'est pas, comme Corey semble le croire, le symbole d'un amour quelconque mais bien plutôt le présage d'une mort imminente et du sang versé... [2]

Ou quand Melville se joue merveilleusement des symboles …

[1] En sortant du billard après avoir réglé leurs comptes aux gorilles de Rico. Après son repas au Relairoute. En attendant son tour au barrage de police, près de Chalon-sur-Saône. Après son petit déjeuner, dans son appartement de l'avenue Paul Doumer, alors qu'il est en train de s'habiller.
[2] La même rose rouge dont Vogel se saisira dans la séquence suivante alors que Corey vient de le quitter pour aller voir le fourgue, justement. Comme un indice de la mort qui rôde…

16 mars 2017

Objet #9

3 photos de femme, 2017 - Polaroid © Yannick Vallet

Film : Le cercle rouge

Avec seulement trois photographies, et sans aucune phrase de dialogue pour préciser quoi que ce soit, Melville nous dit tout du passé de Corey. De celui d'avant Les Beaumettes.

Extrait du scénario (page 13) où les photos sont ainsi décrites alors que Corey, reprenant les objets qu'il avait sur lui quand il a été arrêté, s'apprête à sortir de prison : Toutes trois représentent le même visage d'une jeune fille jeune et jolie, tour à tour gaie, pensive, triste, avec un grain de beauté sur la joue. Corey ne les met pas dans son portefeuille et les abandonne sur le comptoir.
Mais avant de sortir. Un employé lui court après :
- … Corey ! Tes photos !
Corey se retourne et reprend les trois photos après avoir longtemps hésité.

Et la jeune fille en question, ou plutôt la jeune femme, nous la découvrirons quelques minutes plus tard chez Rico, alors que Corey vient chercher son dû chez son ex-acolyte. Tandis que les deux anciens partenaires discutent dans le salon du montant de la dette, celle-là, dans la chambre attenante, sort de dessous les draps et s'approche de la porte fermée afin d'écouter la conversation.
Corey, après avoir récupéré quelques dizaines de milliers d'anciens francs dans le mini coffre-fort, y dépose négligemment les trois photos, appuyant son geste par un regard lourd de signification.
Dans la pièce d'à côté, l'ancienne amie de Corey (comme il est indiqué au générique), est retournée se coucher. Et lorsque qu'elle demande à Rico, revenu dans la chambre, ce qu'il se passe, celui-ci lui répond un banal "Rien, rien …".
Car c'est bien ce dont il s'agit aux yeux de Rico, Corey, après cinq années passées derrière les barreaux, n'est finalement devenu rien d'autre que pas grand-chose.

Certes, Corey se retrouve dorénavant seul face à son avenir, mais même s'il s'est fait larguer par sa petite amie et s'est largement fait doubler par son acolyte, la suite des évènements ne fera qu'infirmer ce postulat de départ…

A noter qu'Anna Douking, l'actrice jouant l'ancienne amie de Corey que l'on voit sur les photos, a eu son heure de gloire dans les ébouriffantes années 1970. Tout avait bien commencé avec Melville, puis avec Claude Chabrol pour qui elle sera la très convaincante maîtresse de Michel Bouquet dans Juste avant la nuit. Mais ses premiers rôles souvent (toujours) dénudés lui ont valu de glisser progressivement vers la production pornographique avec des titres aussi évocateurs que La chatte sur un doigt brûlant ou A bout de sexe ! Jusqu'à son chant du cygne, Le c… de Marilyne de Jean Luret en 1980. Une carrière éclair d'une douzaine de films plutôt très légers en une petite décennie.




9 mars 2017

Objet #8

Demi-liasse de billets de cinq cents, 2017 - Polaroid © Yannick Vallet

Film : Le samourai

Cette demi-liasse de billets, symbole par excellence du film noir à l'américaine et plus particulièrement d'un contrat à exécuter (la deuxième moitié étant versée après l'accomplissement de celui-ci), le spectateur la découvre à la faveur du tout premier gros plan du film. Et avant même le visage de Costello.
Ce qui est très étonnant d'ailleurs c'est que nous n'aurons aucune indication sur la provenance de ces billets. On pourrait croire logiquement que suite à l'exécution de Martey, Costello va récupérer l'autre moitié de la liasse. Mais il n'en est rien. Car finalement, lorsque l'homme de la passerelle vient chez Costello pour lui donner ce que les commanditaires lui doivent, c'est pour déposer de beaux billets flambant neufs et, de surcroît, entiers :  
- Voici le complément indispensable des deux millions d'anciens francs promis pour la mort de Martey.
Alors, quid de ces demi-billets ?

La place de cette demi-liasse dans la narration, sa colorimétrie pour le moins inhabituelle [1], la valeur toute particulière du plan au sein du découpage, en font probablement un des symboles les plus forts de l'engagement d'un homme face à son destin.
Car le demi-objet en question, s'il renvoie inévitablement Costello à sa piètre condition de tueur solitaire (si tu veux le reste de ton argent, fais ce qu'on te dit et fais le bien), fait écho à l'inverse chez Melville, à sa condition très honorable d'ancien résistant (si tu veux être un homme, fais ce qu'on te dit et fais le du mieux que tu peux). En effet, il n'était pas rare durant l'occupation, lorsque deux personnes devaient se rencontrer dans la clandestinité, que chacune d'elle présente l'exacte moitié d'un même billet déchiré afin de les faire se correspondre. La complémentarité exacte des déchirures et la concordance des numéros étant les seuls gages de l'appartenance de chacun à la même Armée secrète. [2]
Le symbolisme chez Melville étant particulièrement présent, on peut donc légitimement se poser la question de la signification de cette demi-liasse. Figure du Yin et du Yang (le noir et blanc) ? Dualité des personnalités qui s'affrontent au sein d'un même personnage (billets déchirés en deux parties) ? Coexistence des cultures américaines et françaises (billets de cinq cents dont on a effacé la devise [3]) ? Abnégation face à l'autorité. Sens de l'honneur et poids de la parole donnée. Droiture. Intégrité. Equité. Des valeurs auxquelles Jean-Pierre Melville semble particulièrement attaché :
« Il était très impressionnant mais très tendre, sans trop le montrer. Extrêmement attachant : ceux qui le détestaient étaient ceux qui ne l'ont jamais connu. Il était inachetable, intraitable, ce qui déplaisait à beaucoup de gens. […] Il s'est imposé au cinéma en faisant exactement ce qu'il voulait. Certains n'aimaient pas son indépendance. […] Jean-Pierre est mort d'angoisse. C'était un homme de parole … »[4]

Et pour Jef Costello, l'argent, seul instrument de sa perte, s'inscrira finalement tout entier dans ses dernières paroles : On m'a payé pour ça.


[1] Comme pour les étiquettes des bouteilles d'Evian, Melville a demandé à son chef décorateur de refaire les billets en noir et blanc pour le début du film. Voir post du 22/12/2016 : Objet #1. Par contre lorsqu'on les revoit plus tard dans le film (lorsque Costello vérifie qu'ils sont bien toujours à leur place, dans la cheminée), ils sont en couleur.
[2] SYMBOLE, subst. masc. Signe, objet matériel ou formule, servant de marque de reconnaissance entre initiés. À l'origine, en son étymologie (σ υ μ-β α ́ λ-λ ε ι ν), le symbole est un objet coupé en deux dont les parties réunies à la suite d'une quête permettent aux détenteurs de se reconnaître (Religions1984). (Définition du CNRTL - Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales)
[3] Sur les billets originaux, le montant CINQ CENTS est suivie de la mention NOUVEAUX FRANCS. Or, sur les billets en noir et blanc qui apparaissent dans le film, cette mention de la devise a été supprimée, comme si Melville avait voulu gommer l'évocation de la nationalité.
[4] Florence Welsch, l'épouse de Jean-Pierre Melville interviewée en 1995 par Denitza Bantcheva (Jean-Pierre Melville de l'oeuvre à l'homme)



3 mars 2017

Objet #7

Le "p'tit" billet de Cent Francs, 2017 - Polaroid © Yannick Vallet

Film : Le cercle rouge


Extrait du scénario (page 25) [1] :

     EXT. RUE MARSEILLE

117- Corey, pour tuer le temps avant                    117-
     l'ouverture du magasin de voiture,
     entre dans le billard et monte l'escalier...

-------------------------------------------------------------

118- ... tandis que le gardien, un petit vieux,          118-
     tire la grille articulée pour fermer,
     en haut des marches, l'accès du billard.
     Corey apparaît en haut des marches, de dos.

                                        LE GARDIEN
                                         C'est fermé, M'sieu...

-------------------------------------------------------------

119- Pour toute réponse, Corey tend au                     119-
     gardien un billet de 100 francs qu'il
     tient entre l'index et le médius,
     d'une façon méprisante.                        


Tout est dit.
Dans les films noirs, l'argent semble pouvoir tout acheter, y compris un moment de tranquillité et de solitude. Mais avec Melville, toute médaille à son revers et même le mépris affiché par Corey ne suffira pas à lui assurer cette douce parenthèse qu'il vient de se payer. Quelques minutes plus tard, débarqueront les gorilles de Rico, prêts à en découdre. [2]

 La semaine prochaine : l'argent du samouraï 


[1] Manuscrit consulté à la Bibliothèque du film de la Cinémathèque fraçaise : Le cercle rouge, scénario original, adaptation et dialogues Jean-Pierre MELVILLE  
[2] voir post du 21 février 2017 : Objet # 3








2 mars 2017

Objet #6

Billets de 5 et 10 francs, 2017 - Polaroid © Yannick Vallet

Film : Le cercle rouge

Lors de sa remontée sur Paris, juste avant de repartir du Relairoute de La Rochepot, Corey paye son repas avec deux billets. Vraisemblablement deux billets de 5 et 10 francs extraits de sa poche d'imperméable et qu'il balance négligemment dans une coupelle blanche posée sur la table.

Dans Le cercle rouge, l'argent est très présent - bien plus que dans Un flic, par exemple [1] - mais seulement dans la première partie du film, celle qui précède le casse. Des liasses de billets passent de main en main (à sa sortie de prison Corey récupère trente milles anciens francs et chez son acolyte Rico ce sera quelques dizaines de milliers d'anciens francs) et puis il y aura le "petit" billet donné au gardien du billard ou la liasse ensanglantée trouvée dans la poche intérieure d'un des malfrats abattus en pleine forêt.
L'argent, comme symbole de puissance et de pouvoir, est dans Le cercle rouge un passage obligé, celui des codes du film noir si cher à Jean-Pierre Melville.

Demain : un billet de 100 ...


[1] Le seul argent que l'on verra dans Un flic est celui qui a été dérobé lors du casse de la BNP. Pour le reste, il n'est qu'évoqué, et encore, à peine !

27 février 2017

23 février 2017

Objet #5

Bouvreuil pivoine ♀ (Pyrrhula pyrrhula), 2017 - Polaroid © Yannick Vallet

Film : Le samourai

L'oiseau de Costello est un bouvreuil. Il est un peu comme le gardien de la maison qui prévient son maître de toute intrusion [1]. Rien que le changement de tempo de son chant, ou son agitation inhabituelle, suffisent à mettre Costello en alerte : L'oiseau devient bavard comme s'il racontait à Jef la visite des deux policiers.[2]

Jean-Pierre Melville semble avoir une tendresse toute particulière pour ce compagnon insolite qui, malheureusement, était dans les studios Jenner lors de l'incendie [3] :
« Jef et l'oiseau, ils s'aiment. Ils sont réglés sur la même fréquence. Comme je voulais que les premiers plans du film tendent vers le gris, j'avais pris un bouvreuil femelle car à l'encontre du mâle, elle n'a pas la gorge orange et n'est que noire et blanche. Elle a brûlé avec mes studios … » [4]

Encore une fois, Melville nous livre ici une image lourde de signification, celle d'une solitude subie et parfois douloureuse (les plumes du bouvreuil volettent allégrement lorsqu'il s'affole), derrière les barreaux de la cage s'exprimant le difficile et progressif enfermement de Jef Costello.

[1] Voir post du 6 février 2017 : Décor #1
[2] Extrait du découpage technique (page 85) : Costello vient de rentrer chez lui.
[3] Les studios de Melville, situés rue Jenner à Paris, ont brûlés le 29 juin 1967 pendant le tournage du Samourai.
[4] Jean-Pierre Melville dans Le cinéma de Jean-Pierre Melville de Rui Nogueira.


16 février 2017

Objet #4

Tickets de métro, 2017 - Polaroid © Yannick Vallet

Film : Le samourai

Il est évident que le métro fait totalement partie de l'univers de Jef Costello. Un Jef Costello qui semble connaître sur le bout des doigts chacune des stations qui composent chacune des lignes. A commencer par la station la plus proche de sa planque, Télégraphe, où il achètera un ticket à la guichetière, avant d'être pris en chasse par les policiers du 36 quai des Orfèvres [1].
Quelque temps avant [2], alors qu'il se rend à son rendez-vous de la gare Masséna, on l'aura vu tendre urgemment son ticket à la poinçonneuse de la station George V, pressé de prendre la rame qui entre en station.
Étonnant comme l'enceinte du métro semble être pour lui, à la fois un moyen de se déplacer avec une grande liberté et en même temps l'instrument de son propre enfermement. C'est parce qu'il est ici dans un lieu clos, et que ses déplacements sont relativement canalisés, que les policiers peuvent aisément mettre en place une filature high-tech avec 50 hommes, 20 auxiliaires, émetteurs à arséniure de galium, plan géant et suivi en temps réel de la cible. Un véritable arsenal dont Costello saura d'ailleurs se défaire assez malicieusement à la station Châtelet :

Le commissaire (devant le plan géant dont la lumière à Châtelet vient de s'éteindre) : Qu'est-ce qui s'est passé ?
Le policier : Patron …
Le commissaire : Oui, quoi ?
Le policier : On l'a perdu …
Le commissaire : Comment perdu ?
Le policier : Il a semé une auxiliaire sur le trottoir roulant. Je ne crois pas qu'il soit déjà sorti du métro. Je viens d'envoyer un homme à chaque issue.
Le commissaire : Avez-vous assez d'hommes ?
Le policier : Non. J'en attends, mais les autres voitures ne sont pas encore arrivées. Espérons qu'il sortira par une des sorties déjà surveillées …
Le commissaire : Et sur les quais ?
Le policier : Non. Là ça va …

Et pourtant, quelques secondes plus tard, on retrouve Costello essoufflé, face à la rue Adolphe Adam, où il va dérober à nouveau une DS …

A noter que la sortie que Costello semble avoir logiquement empruntée à Châtelet, est en fait aujourd'hui condamnée, elle se situe avenue Victoria, derrière le Square de la Tour Saint-Jacques.

Sortie Square de la Tour Saint-Jacques, 2016 - Photo © Yannick Vallet


[1] Trajet N°2
[2] Trajet N°1

9 février 2017

Lieu #6

Le garage de Montreuil, 2016 - Photo © Yannick Vallet

Film : Le samouraï (Trajet N°2)
Adresse : 116 bis, rue de Saint-Antoine - Montreuil

Lorsque j'ai commencé à réfléchir à ce projet sur Jean-Pierre Melville, le garage a été l'une de mes premières obsessions. Je ne savais absolument pas où il pouvait se situer, mais il fallait que je le retrouve. Certains indices (le style du mur bordant le trottoir, la très impressionnante perspective de la rue, le fait même que ce soit un garage individuel) me faisait dire qu'on était en banlieue parisienne mais sans aucune certitude. C'est à la faveur de mes recherches à la Bibliothèque du film de la Cinémathèque que j'ai découvert un indice capital. Un indice qui allait peut-être me permettre de retrouver, cinquante ans après, un lieu emblématique de la vie de Jef Costello…

Car, en effet, ce sera par deux fois que Jef Costello se rendra dans ce garage, à chaque fois pour les deux mêmes raisons : faire changer les plaques d'une DS volée et récupérer un nouveau revolver [1]. Le rituel sera toujours strictement identique et dans un ordre extrêment précis :
- entrée dans le garage,
- fermeture de la porte du garage,
- allumage de la lumière,
- changement des plaques avant,
- allumage d'une baladeuse électrique,
- changement des plaques arrière,
- remise des faux papiers,
- remise du revolver,
- paiement en cash,
- extinction de la lumière,
- ouverture de la porte du garage,
- sortie du garage.
Tout ça dans une continuité bien rôdée d'environ deux minutes et d'une quinzaine de plans. L'arrivée et le départ se faisant exactement sous le même axe et avec le même mouvement de caméra, un simple panoramique.
Une mécanique bien huilée qui ne fait qu'amplifier l'impression de solitude extrême des personnages, d'autant que jamais Costello ne prononcera un mot. Si ce n'est à la fin de la seconde fois, suite à la mise en garde du garagiste qui lui tend le revolver :
- J'te préviens Jef : c'est la dernière fois.
- D'accord.


Extrait du découpage technique (page 107) [2] :
 
     EXTERIEUR . SOIR . FACADE GARAGE

540. Le garage (116 bis rue de St-Antoine                       540.
     à Montreuil) porte ouverte.
    
     Apparaît au loin la DS. Elle rentre
     directement dans le garage. Les portes
     sont fermées tout de suite après.

---------------------------------------------------------------------

     INTERIEUR DU GARAGE

541. Obscurité absolue dans le garage.                          541.
                                            
                                             Le moteur de la DS
                                             s'arrête
                                             Pas du garagiste
     La lampe qui pend au bout d'un fil
     s'allume

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542. Jef reste au volant pendant que le                         542.
     garagiste lui change les plaques.


Voici donc ce que j'ai découvert en consultant le découpage du Samourai : la situation exacte du garage, avec une adresse ultra-précise au 116 bis rue de St-Antoine à Montreuil.
116 bis ! ? Etrange ! Comme le 116 bis de l'avenue des Champs Elysées, immeuble par lequel Costello sortira peu après être entré au 1 rue Lord Byron[3]. D'autant plus étonnant qu'après vérification sur StreetView, je me suis rendu compte que le 116 bis rue de Saint Antoine à Montreuil n'existait pas mais que le garage était en fait au 118 ! Pourquoi avoir changé l'adresse alors que cela n'avait aucune incidence sur l'histoire ? Peut-être parce que Jean-Pierre Melville avait, comme beaucoup, de petites manies. Ces sortes de petits rituels irrationnels que l'on peut mettre en place par pure superstition, pour se rassurer. Ce n'est pas un hasard d'ailleurs si, par exemple, alors qu'il est né un 20 octobre, la date de sortie de ses trois films Le samourai, Le cercle rouge et Un flic tombe précisément le 20 octobre ou le 25 [4] !
Il aimait sans aucun doute jouer avec les chiffres et les dates anniversaires : « Je m'étais toujours dit qu'il faudrait que j'ai fait 10 films en vingt ans. J'ai commencé Le silence de la mer le 10 août 1947, j'aurai fini Le samourai aux alentours du 10 août 1967. » [5].
Rien d'ésotérique ou d'occultes là-dedans, juste quelques indices sur la personnalité hors normes de ce réalisateur, certainement un peu superstitieux !
En attendant, la mention de cette adresse à Montreuil m'a permis d'aller photographier le garage avant qu'il ne subisse les méfaits du temps et des hommes. Car, cinquante ans après, je fus agréablement surpris de constater que, finalement, celui-ci n'avait que très peu changé. Mais cela n'allait pas durer car, comme me l'a confié le propriétaire de la maison, des travaux allait être engagé pour modifier la configuration générale des bâtiments. Aujourd'hui, le garage a donc définitivement disparu, enseveli sous des mètres carrés d'isolation et d'enduit hydrofuge.

[1] Voir post du 24 novembre 2016 : Lieu #2 
[2] LE SAMOURAI - Adaptation et découpage technique d'après le roman de Jean-Pierre MELVILLE. Voir post du 27 novembre 2016 : Work in progress #2 
[3] Le Commissaire, au téléphone (à un de ses agents ayant pris Costello en filature) : Attention, le 1 rue Lord Byron est un immeuble à double issue. La sortie sur les Champs Elysées est au 116 bis, dans le hall du Normandie. 
[4] Le samourai est sorti le 25 octobre 1967, Le cercle rouge le 20 octobre 1970, Un flic le 25 octobre 1972. En 1970, le 20 tombait un mercredi, jour de sortie des films, malheureusement ce n'était pas le cas en 1967 et en 1972 !
[5] Jean-Pierre Melville interviewé par Maurice Seveno le 8 août 1967 (Archives INA)